Wednesday, August 5, 2009

Interview de Didier REMER par Emanuel de Saint-Cyr.

Tags

"Didier REMER, aime aussi le secret bancaire!"





Interview réalisé à Paris le 1/09/09 Par Emanuel de Saint-Cyr.





EdSC: Bonjour Didier REMER, depuis notre dernier rendez-vous, au plus difficile de la crise, une évolution des dossiers reste perfectible, OCDE, nouvel ordre mondial, et finalement remise en question des principales places financières. Quel est votre avis sur ses évolutions?





D.R: Mon avis est double, entre réel satisfecit et inquiétudes pour bon nombre de ses évolutions. En effet on peut remarquer que les pays qui s'étaient lancés dans la contestation la plus ferme des objectifs du dernier G20 de Londres sont aujourd'hui les plus en pointe sur les questions éthiques. Car l'OCDE et sa fameuse liste aura bien fait grincer des dents, généralement du côté des pays qui bâtirent le succès de leur place financière sur des spécificités qui font encore débat aujourd'hui. Sur votre qualificatif de nouvel ordre mondial, je pense que le terme de nouveau désordre mondial me paraît plus proche de la situation actuelle. (souriant)





EdSC: Les initiateurs du dernier G20 peuvent être satisfaits des nombreux résultats obtenus, l'OCDE obtient une avancée considérable sur les échanges d'informations entre états, je pense aux conventions sur le modèle de l'article 26. Il y a bien un progrès incontestable qui se fait jour?





D.R: Je pense que cette avancé sur les échanges d'informations est une étape encourageante vers le progrès acquis à la volonté et donc la détermination trés politique du sommet du G20. Cependant il ne faut pas faire abstraction des griefs qui se précisent sur le rôle effectif d'une réglementation qui je vous le précise, impose douze conventions pour son seuil minimal, croire qu'un état traite des échanges avec uniquement douze autres états serait accepter de faire l'impasse sur 180 états répertoriés comme trés actifs sur les échanges financiers... Dire ou penser que tous les états qui se sont conformés aux recommandations de l'OCDE se soient mis en ordre pour tourner la page serait exagéré voir même peu sérieux de ma part. Il faut faire une analyse objective état par état, on ne peut conclure à un succès sans faille et donc définitif.





EdCS: Mais les différents centres offhores qui étaient les premiers en lice à critiquer cette absence de certains états ou entités administratives se sont bien conformés... J'insiste, et ce bien que trés souvent hostiles contre la teneur des listes jugées incomplètes de l'OCDE voir trés conciliantes à l'endroit du Royaume-Uni, les Etats-Unis ou la Chine par exemple?





D.R: Je pense qu'il fallait un début, on peut dire que ces listes souffrent d'une absence de signification exhaustive au sens premier du terme. Pour les politiques qui la portèrent, il fallait bien ménager certaines susceptibilités, celles de la diplomatie conceptuelle, factuelle. On peut, surtout si on est le chef d'un petit état, penser que ces listes sont injustes et finalement en rien équitables. Est-ce un argument suffisant pour conclure à un renoncement sur le besoin impérieux qu'impose une telle crise financière? Crise qui n'est autre que le fruit d'une dérégulation sans limite et finalement incontrôlable. Le système a dépassé ses principaux initiateurs, quand vous profitez d'un système qui vous procure autant de satisfaction et donc de bonis, vous ne pensez que trés rarement à sa possible fin... Mieux, les commissions et le système des rémunérations des acteurs ne pouvaient que procéder à une telle issue.





EdCS: Vous avez dans un récent article sur Finance Offshore précisé votre point de vue sur le cas du Luxembourg, qui est cet exemple souvent traité sur le site, pour quelles raisons? En quoi Luxembourg est-il si déterminant au point de lui consacrer une telle actualité?





D.R: Luxembourg est un pays doublement intéressant, il est dirigé par un homme qui retient toute mon intention. Jean-Claude Juncker est en dirigeant d'un état fondateur de l'Union Européenne qui totalise la plus grande expérience sur la question financière. Il est également cet influent président de l'Eurogroupe (NDLR: groupe des principaux ministres des finances de la zone euro), et ce chef d'état qui totalise la plus grande durée aux affaires, il peut se prévaloir de voir passer la caravane...(amusé) Plus concrètement je n'ai pas toujours été aveugle au point d'avoir un traitement toujours conciliant sur Jean-Claude Juncker, c'est un homme politique pour qui j'ai beaucoup d'estime et parfois de profonds désaccords... Je vous rassure, mon estime à son endroit sera toujours plus sincère que celle que lui porte le président français, Nicolas Sarkozy! Plus concrètement, je considère que le grand écart de sa double casquette est une périeuse entreprise pour cet homme qui est reconnu pour être adepte d'un franc parler, le plus notable qui soit! Cependant quand on dirige, au plus fort de la crise, un état listé en gris par l'OCDE pour les raisons que vous imaginez et l'Eurogroupe, on ne peut faire sans une certaine confusion des genres. Car Luxembourg, au point de décevoir les plus grands détracteurs de ce petit état, n'est pas la bonne cible en Europe. Je veux dire que la place est confrontée à quelques dossiers troublants, mais dans son ensemble et surtout par rapport au volumes des véhicules qui font la force de cette place, est plutôt en bonne place sur les questions éthiques. Je vais couper court à tous ceux qui pensent le contraire, mais à Luxembourg, les délits de la criminalité financière sont trés marginaux. Vous dire qu'il est impossible d'ouvrir un compte à Luxembourg pour contourner un régime d'imposition peu favorable, serait vous mentir. Les Shell (NDLR: sociétés écrans, en fait coquillage en anglais car cachées...) sont l'adage de toutes les places financières aux dimensions internationales. Ce qui fait la force du Luxembourg, c'est son réel professionnalisme sur la gestion des Hedge, je vous renvois aux indices de notations qui sont forts réguliers et qualitatifs. On ne peut regarder que le vide du verre, le plein est largement supérieur à Luxembourg, une évaporation peut se faire jour comme partout ailleurs...





EdSC: On vous sait proche de l'ancien président de la république française Jacques Chirac, vous avez même était cadre du RPR , et plus tard proche de Dominique De Villepin. N'est-ce pas une façon de régler des comptes avec Nicolas Sarkozy en faisant une critique de l'actuel président français quand il remet en cause Jean-Claude Juncker à la tête de l'Eurogroupe?





D.R: Emanuel, je vais être sport, non seulement je vais laisser cette question sur le site et vous y répondre! Premier point: il est clair que ma fidélité à Jacques Chirac est indéfectible, elle repose sur ma sensibilité politique, le Gaullisme qui n'est pas loin de l'idéal d'une Europe des pères fondateurs comme le franco-luxembourgeois Robert Shumann et un Pierre Werner en second trés bon exemple... Pour ce qui est d'une critique de Nicolas Sarkozy je m'inscris en faux sur votre prétendue conclusion. J'ai dans ce site vanté les mérites de la présidence française de l'Union européenne, Nicolas Sarkozy a fait trés fort, je doute que l'histoire de France vive une nouvelle présidence de l'Union européenne aussi efficace, émulatrice. Dois-je vous préciser que Sarkozy est à l'origine de cette révolution du G20 de Londres qui s'est soldé par des décisions qui certes, "ne font pas que du bien" à tout le monde, mais sont un tremplin pour l'intérêt général. Sarkozy est un président qui gagne plus ses galons sur l'échiquier international que dans son propre pays, c'est souvent le cas en France... Regardez Jacques Chirac, Mitterrand... Il m'a plutôt déçu quand il s'est attaqué à Jean-Claude Juncker, en voulant lui souffler la présidence de l'Eurogroupe, une véritable connerie, le mot est laché, mais bon, s'était n'importe quoi! Car si je peux comprendre les raisons de la fronde contre le secret bancaire en Europe, donc celui que Juncker tente de défendre, ce n'était pas la bonne méthode que de prendre pour cible le président de l'Eurogroupe!...





EdSC: Justement sur le secret bancaire, vous annoncez, que pour vous, je vous cite:"la messe est dite!". Le Luxembourg doit-il conclure que ses dernières salves seront sans résultats?





D.R: Oui, je confirme, le Luxembourg va devoir se plier à une détermination sans faille de la commission européenne, ce n'est pas le scoop de l'année, le tout est de savoir combien de temps et comment luxembourg pourra "nager" à contre-sens! Les dernières informations dont je dispose sont pas de nature à conforter l'idée d'une issue favorable à la diplomatie luxembourgeoise, qui trés réaliste, sait bien qu'elle joue ses dernières cartouches!





EdSC: Mais le Luxembourg, du fait de ses conventions de l'OCDE, à présent signées, n'a plus de grand intérêt à conserver son secret bancaire? C'est finalement un combat d'arrière garde?





D.R: Je vais vous décevoir, je ne partage pas cette analyse, il faut se poser la bonne question. Le plus intéressant, c'est quoi au juste? Signer des accords OCDE, perdre son secret bancaire pour faire "bonne figure" ? Ou conserver, défendre son secret bancaire et se mettre dans une logique éthique constructive qui concilie libertés individuelles et protection de la personne privée et donc sphère privée tout en apportant son concours à la justice quand celle-ci sollicite votre intervention. Il faut arrêter de faire des amalgames à la petite semaine! Luxembourg est un état responsable, qui dispose d'une justice qui ne souffre pas d'un manque d'équité, en tous cas, en rien inférieur à celui d'un état comme l'Allemagne, voir la France! Ma position est identique pour la confédération Helvétique. Je trouve suspect cette volonté acharnée contre le secret bancaire, à l'heure de l'internet, ou les données sont diffusées parfois en dehors de tous cadres légaux et sans que les détendeurs originels des informations en soient informés! Je pense que le secret bancaire est à mettre en même ligne de priorité que le sacro-saint secret médical! La commission européenne sous le prétexte d'une transparence qui repose son analyse sur des pratiques qui elles doivent faire l'objet de mesures cohersitives , s'en prend au secret bancaire qui, je ne vais pas vous mentir, a été un instrument détourné à des fins pas toujours nobles. Mais est-ce une attitude responsable que de vouloir faire sauter le secret bancaire parceque trops nombreux sont ceux qui s'en accomodèrent? N'est-il pas plus intelligent et positif que d'aménager les conditions de la levé du secret bancaire quand celui-ci l'impose, c'est à dire dans un cadre juridique adapté! Alors oui, ceux qui l'ont utilisé à des fins malhonnêtes, s'en plaindront, et alors, ils seront bien les seuls à s'en plaindre!





EdSC: C'est une vision nouvelle sur le secret bancaire, vos lecteurs savent trés bien que la commission européenne veut cibler l'évasion et donc la fraude fiscale, vous ne pensez pas?





D.R: Oui, elle le veut, le souhaite et le fera. Mais j'ai l'intime conviction qu'elle focalise ses efforts sur les symboles, la forme et non pas le fond du problème! Car si elle pouvait déployer autant d'énergie pour s'attaquer aux nombreuses dérives fiscales pratiquées dans certains états, y compris pas des moindres, elle gagnerait plus en retour que sur le seul secret bancaire comme s'est le cas depuis cette crise. Je pourrais m'étendre des heures sur les dérives du budget de fonctionnement de la commission, des aides communautaires, leurs circuits...





EdSC: Vous avez précisez dans un récent article que Monaco s'était doté d'un conseil en communication, ou Spin Doctor, profession que vous avez pratiqué, mais au juste qui est cet ancien journaliste de TF1? Et pourquoi Monaco veut se refaire une image? D'aprés vous le prince Albert II souhaite donner une autre image du rocher, souvent jugé comme un paradis fiscal...





D.R: Bon je vois qu'Emanuel ne fait pas dans la dentelle aujourd'hui, et puis rien à voir avec l'éponyme Emanuelle, deux l e!...(souriant et agacé). Oui je confirme l'information par ailleurs publique, c'est monsieur Mano, ancien excellent journaliste de TF1 qui dirige une société d'image qui s'est vue confier cette mission. C'est intelligent de la part du prince Albert II et du chef de gouvernement de Monaco. Il fallait en terminer avec les idées reçues sur le rocher, ne pas confondre la présence de richissimes étrangers, parfois que vacataires, et une histoire révolue d'un certain passé aujourd'hui trés éloigné de la réalité du Monaco actuel. Ce pays se conforme aux accords de l'OCDE, tout comme Luxembourg, comme précisé dans cet article en référence, le rocher est administré en partie par des accords de collaboration avec la France. C'est un "récipient financier" et non pas un "moteur financier" comme Luxembourg, deux poids, deux mesures...





EdSC: La Suisse est dans une situation délicate, les volumes fondent comme neige au soleil, l'affaire UBS semble pourtant trouver une issue, votre avis?





D.R: J'ai une pensé pour Hans Rudolf Merz (NDLR: H-R Merz préside la confédération), qui méritait de partager le titre d'homme de l'année de Finance Offshore tout comme le secrétaire général Angel Gurria (NDLR: A Gurria est secrétaire général de l'OCDE) en dispose avec mérite. Nos amis suisses vivent des temps trés difficiles, le noyau de leur économie s'est retrouvé pulvérisé par l'affaire de l'UBS! Il y a une occasion formidable pour nombreux de ses concurrents de règler des comptes. Je pense que le deal proposé de concert avec les autorités américaines va affaiblir les premières envolées lyriques du président Obama qui comprend bien que "tuer la Suisse" et donc son économie se révèlerait trés rapidement un trop mauvais calcul, qui serait facteur de grands déséquilibres en Europe, ce qui ne doit pas être son objectif. On peut, pour conclure, considérer que dans le cas précis de la confédération Hélvétique, la raison, surtout avec le temps, l'emporte toujours. Ce pays tient une tradition plus que séculaire sur les questions financières, il est à mon avis celui qui doit rester un phare pour toute la profession. J'aime ce pays, il est, d'une certaine façon, un réduit de toute l'Europe, nos vérités. La Suisse passe aujourd'hui à la caisse, si je puis dire, mais je pense qu'elle pourra encore donner quelques bonnes leçons à tous ceux, qui bien trop rapidement, lui chargeaient la barque... Vous savez que ses professionnels modélisent dèjà la finance qui fera la règle dans les années à venir, ils ont une capacité d'adaptation qui me surprendra toujours, ce sont des experts, avant tout! UBS ou je compte beaucoup d'amis est une banque qui donnera aussi encore quelques bonnes leçons de modestie à ses principaux détracteurs, cette situation est une étape, souvenez-vous que cette banque, un jour reviendra, plus forte, indestructible!





EdSC: Vous avez gagné votre invitation au restaurant par le président d'UBS! Plus sérieusement, vous avez opté pour Angel Gurria pour le titre de l' "Homme de l'année de Finance Offshore", aprés tout ce n'est que le "super gendarme" du G20?





D.R: Pour ce qui est du président d'UBS, comment dire...(hésitant), disons que c'est toujours un plaisir de partager un repas avec des personnes de ce groupe, avant, pendant, et après la crise! Pour Angel Gurria, c'est une découverte, cet économiste de formation est avant tout un diplomate sans égal! On lui aura tout fait, je pense aux coups bas, les plus médiocres qui soient... Résumer son action à celle d'un super gendarme du G20 n'est pas faire honneur à cette institution internationale qui se compose d'un personnel de qualité, émérite et d'une rigueur qui me surprendra toujours. Je crois que le sérieux des équipes d'Angel Gurria est à l'image de cet ancien ministre des finances qui nous vient du Mexique. Je dis toujours aux jeunes étudiants en Economie, allez faire un passage à Paris, vous allez comprendre ce que veut dire susciter de belles vocations! Car l'OCDE est une organisation qui est devenue indispensable pour tous les acteurs qui font notre monde. Je vous recommande les études, et prospectives de l'organisation, toutes se caractérisent par une véritable et trés précieuse analyse rendue indispensabe!





EdSC: Pour conclure, pouvez-vous nous donner une idée pour sauver notre planète financière?





D.R: Vous allez rire, mais je pense que notre planète n'est plus "financière" elle est humaine dans le respect de son environnement... Une bonne idée serait de concilier la finance avec ce besoin impérieux dans le respect de régles toujours plus équitables!